Comment faire illusions ?
Mon point de vue:
Un très bon livre de Paul AUSTER, qui sait à la fois captiver par une histoire étrange, à la limite du surréalisme;
Tout commence par un flash-back, le héros est confronté à la mort: "Tout le monde le croyait mort".
De qui s'agit-il ? D'un acteur/réalisateur de film muet, qui a disparu brutalement, alors qu'il commençait à se faire connaître.
Quel est le drame, à la source de cette fin curieuse ? C'est ce que va découvrir, par hasard David Zimmer, qui sombre dans le désespoir après la disparition de son épouse et ses enfants;
Il découvre par hasard ce réalisateur du temps du cinéma muet, part à la poursuite de ses films, et par une suite de hasards et de rencontres, remontera l'écheveau alambiqué de cette vie éparse au travers d'une quête initiatique aux allures de rédemption: "L'homme n'a pas une seule et même vie, il en a plusieurs mises bout à bout" (citation de Chateaubriand, que Paul AUSTER a mis en exergue de son livre) .
Ce sont ces différents morceaux que Paul AUSTER reconstitue et assemble comme un puzzle hétéroclite, formant un patchwork coloré d'une vie pleine de fureurs et de passions.
C'est du grand Paul AUSTER, j'ai trouvé le style absolument éblouissant. Par exemple cette description du héros, qui à partir du détail de la moustache, arrive à nous décrire toute la personnalité:
"Avant le corps, il y a le visage, et avant le visage, il y a la mince ligne noire entre le nez et la lèvre supérieure. Filament agité de tics d'angoisses, corde à sauter métaphysique, fil dansant la chaloupée des émotions, la moustache d'Hector est un sismographe de son état profond et elle ne vous fait pas seulement rire, elle vous indique aussi ce qu'Hector pense, elle vous donne accès à la machinerie de ses pensées."
Personnalité qui s'affine quelques phrases plus loin, comme celle d'un "self-made man" attachant et détonnant: "Imprévisible dans son comportement, pleins d'élans et de désirs contradictoires, le personnage d'Hector est esquissé avec trop de complexité pour que nous nous sentions tout à fait à l'aise en sa présence".
Encore un peu plus loin: "Il donnera son dernier sou à un mendiant, mais il sera moins motivé par la pitié ou la compassion que par la poésie du geste".
Un autre exemple des trouvailles "austériennes" (page 368) pour évoquer une attaque cardiaque: "La première avait été assez bénigne, ce qu'on appelle un infarctus léger, l'équivalent d'un bref solo a cappella. La seconde m'a déchiré le corps, telle une symphonie pastorale pour deux cents chanteurs et grand orchestre de cuivre, et m'a presques tué".
Paul AUSTER réussit une analyse très fine des films de ce réalisateur, qui est aussi un petit bijou d'écriture (page 53 à 68). Paul AUSTER conclus par un parallèle entre ce film et ce que vit le réalisateur à ce moment-là: "Pour une juste estimation de son oeuvre, il faut considèrer Mr NOBODY comme son dernier film. C'est une méditation sur sa propre disparition et, dans toute son ambiguïté et sa suggestivité furtive, avec toutes les questions morales qu'il pose sans vouloir y répondre, c'est essentiellement un film sur l'angoisse identitaire".
Alors un livre complexe, avec de multiples thèmes: D'abord, celui de la réalité et de la fiction, donc de l'illusion au sens large: Illusion des films, illusions de la vie, illusions des rencontres brèves entres les individus ("Alma était entrée dans ma vie pour en ressortir si vite qu'il me semblait parfois que je l'avais inventée"), illusion dans lequel vit l'artiste qui ne créée que des mondes virtuels.
Paul AUSTER illustre cela notamment par la découverte de ce qui ressemble à une pierre bleue (Bleu Stone), et qui n'est en fait que détritus, allégorie désenchantée de ce qu'apporte la vie("ça avait une teint.e bleuâtre... une pierre de lune me suis-je dit, ou un saphir. Ce que j'avais pris pour une pierre était un crachat humain")
La construction même du roman suggère ces illusions: Tout d'abord par une mise en abyme entre les personnages et les situations:Mister NOBODY le dernier film, et Hector, ou encore David Zimmer double ou fils spirituel de Hector.
Les thèmes de la destruction, de la mort, de la culpabilité, des différents cycles qui composent la vie sont tour à tour explorés, donnant au livre un foisonnement particulièrement intéressant, qui nous interpelle en permanence. Longtemps, ces évènements nous poursuivent, nous donnent à réfléchir ("Le sordide se rétribue de lui-même, fit Hector, adoptant délibérément un langage qui la dépassait. Si un homme décide de s'enfoncer dans sa tombe, quelle meilleure compagnie pour lui qu'une femme au sang chaud ? Il meurt plus lentement, ainsi, et tant que leurs deux chairs sont jointes, il peut vivre du relent de sa propre corruption", page 214).
Et puis des scènes qui vous resteront gravé en mémoire, tellement Paul AUSTER développe une puissance d'évocation grandiose:
Par exemple, le moment où Hector connaît un hapax, ces moments particuliers de la vie où tout se joue et prend une ampleur démesurée: "Hector fit demi-tour et entreprit de revenir sur ses pas et à cet instant, racontait Alma, il se sentit submergé par une impression de nullité, par un épuisement si grand, si implacable qu'il dut prendre appui sur le mur pour éviter de tomber. ../... C'était une image de sa propre mort, il en prit conscience plus tard, le portait d'une ame en ruine, et longtemps après qu'il s'était resaisi et avait repris sa marche, une partie de lui resta là, à respirer avec difficulté, pendant que l'existence s'écoulait de lui goutte à goutte".
La scène de rencontre de David avec Alma est aussi un véritable morceau de bravoure et d'anthologie, je vous en laisse le plaisir de la découverte.
Donc, un livre sur les petites morts, les ruptures dont se composent toute vie, racontée par un passionné des mots , qui nous cisèle des phrases et des ambiances qui font les grands romans.
Un "must", baroque et étrange à souhait !
Présentation de l'éditeur:
David Zimmer a perdu sa femme et ses fils dans un accident d'avion. Au bord de la dépression, anéanti devant la télévision, son attention est soudain retenue par un acteur du cinéma muet, un certain Hector Mann, disparu depuis 1929.
Pour la première fois depuis des mois, David est sous le charme; ce virtuose du septième art parvient à le faire rire et, pour cette simple raison, pour ce petit miracle, David décide de se lancer dans l'écriture de la filmographie du personnage. Loin de tout, rien ni personne ne peut l'atteindre, jusqu'au soir où une inconnue débarque chez lui et, sous la menace, lui impose un très long voyage.
Elle a pour mission de l'amener le plus rapidement possible au chevet d'Hector Mann; l'acteur, en train de mourir, appellerait David pour lui léguer un étrange héritage.
Malgré l'improbabilité de cette histoire, David ne résiste pas davantage et se laisse entraîner dans un tourbillon tumultueux, riche en rebondissements et en découvertes.
"Le livre des illusions" , de Paul AUSTER, Le livre de poche, 372 pages, 7,50 euros