Les Lumières, quel héritage pour demain ?

Publié le par Oswald

Pour s'orienter, et éviter un nihilisme destructurant, il est bon de retourner aux sources de la pensée occidentale, à nos racines finalement;

Trois grands courants de pensée ont façonné, en profondeur, les structures mentales du monde occidental:

-la pensée judéo-chrétienne,

-la pensée grecque,

-la pensée humaniste, provenant notamment de la période flamboyante des Lumières.

1. Quelques idées reçues sur les Lumières


Dans son essai Qu'est-ce que les Lumières ?, Emmanuel Kant donne la définition suivante : « Le mouvement des Lumières est la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui.

Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. »

Les Lumières se fondent donc sur la croyance en un monde rationnel, ordonné et compréhensible, exigeant de l’homme l’établissement d’une connaissance également rationnelle et organisée (source Wikipédia). Les trois piliers sur lesquels s'appuient les Lumières sont le rationalisme, l'universalisme et le primat de l'individu. C'est aussi en termes d 'opposition que se définissent les Lumières: Universalisme par opposition au sectarisme, la loi par rapport à la dictature, la liberté par opposition à l'obscurantisme. C'est aussi l'affirmation qu'un savoir transmis par tradition est de ce fait un non-savoir. Donc on se retrouve dans la situation paradoxale où il faut revisiter ce savoir des Lumières pour s'en prétendre les détenteurs actuellement.


*La première nuance à apporter tient au fait qu'il y aussi eu pendant les Lumières des mouvements ésotéristes, les Lumières ne sont donc pas synonyme automatiquement de rationnel. Il y a eu l'illuminisme d'Emmanuel Swedenborg qui a élaboré la théorie de la correspondance entre le visible et l'invisible, qui se poursuivra dans le martinisme, voulant par un « christianisme transcendant » réunir les chrétiens. En Allemagne les philosophes Thomasius, Baumgarten redéfinissent l'homme comme plus seulement doué de raison, mais aussi de sensibilité, de faculté esthétique (Jérôme ROUSSE )

*Les Lumières n'ont pas tout le temps été productrice d'idées source de progrès: L'humanisme des Lumières a incité l'homme à se considérer comme maître et possesseur de la nature, qui a amené cette surconsommation , cet épuisement des ressources naturelles dont nous, et nos enfants, allons souffrir.

*Nous pouvons nous poser la question suivante: Alors que la science n'est plus déterministe, mais probabiliste, que la notion d'incertitude devient le mode de fonctionnement des scientifiques (théorie du chaos,...), quelle est la pertinence de voir le monde comme « ordonné et compréhensible » ?

*Enfin, notre modèle social, qui plonge dans l'esprit des Lumières, n'est- il pas un frein qui nous bloque plus que tout aujourd 'hui ?


2.Esprit des Lumières, es-tu là ?

Au Mans en novembre a eu lieu un colloque dont le titre était: « L'esprit des Lumières est-il perdu ? », marquant bien le désarroi dans lequel nous sommes en ce moment.

*Mais ilI y a eu, dès le début, des mouvements contre, que certains dénomment les « anti-Lumières » (Zeev Kernell).Ces forces de réaction ont existé dès le lancement des Lumières et représentent un courant qui veut affirmer une autre modernité que celle des Lumières, fondée sur un maintien d'un état existant. Des forces conservatrices veulent, si ce n'est bloquer toute marche en avant, au moins la freiner le plus possible.


 

*Aujourd' hui ce qui pourrait souder les pays européens c'est justement le fait de posséder en commun les valeurs issues des Lumières: Droits de l'homme, défense de la notion de l'Etat de Droit. Ce substrat commun ne pourrait il être le creuset d'une identité européenne ?

 


3. Quelles Lumières au bout du tunnel ?


Il est difficile de définir précisément ce qui doit émerger des « néo-Lumières ». Il me semble important de s'appuyer sur les leviers suivants pour « rallumer les Lumières »:

-Réaffirmer la force de la raison, face aux obscurantismes de tout poil, il s'agit d'une urgence dans un monde en proie aux passions religieuses.

« La BNF inaugure une exposition intitulée « Lumières ! Un héritage pour demain ». Je ne peux m'empêcher de m'interroger sur le point d'exclamation. Cri de détresse ? Rappel à l'ordre ? Les Lumières ne brillent jamais mieux que dans nos années noires» . (Régis DEBRAY)

-Réaffirmer le primat de l'éducation, dans monde où la valeur ajoutée sera la matière grise, il est de plus en plus important d'affirmer le rôle majeur de l'éducation, je pense notamment à un droit à la formation tout au long de la vie. C'est l'enseignement qui a assuré la transmission des valeurs morales qui fondaient le lien social.( René REMOND)

-Réaffirmer la force de l'universalisme: Les Lumières affirment la prééminence de l'individu, maître de son destin, face à la communauté dans lequel le rôle de l'individu est figé une fois pour toutes.

-Promouvoir une esthétique ? (selon DEBRAY: « Elle aurait pour particularité de pousser non à l'engagement, mais au dégagement hors du lieu d'effervescence »).

-Encourager un modèle d'intégration des multiplicités: La pluralité peut faire converger vers l'unité, car elle incite à la tolérance, elle favorise l'esprit critique et peut conduire à « une intégration supérieure de soi et d'autrui » (T.Todorov).

Conclusion

L'évolution de la pensée des Lumières n'est pas un long fleuve tranquille et forcément bénéfique: C'est donc un courant complexe, qui a connu différentes formes, des dérives aussi.

Les Lumières, c'est un état d'esprit, qui est volatil par essence. Difficile à saisir, difficile à promouvoir, et pourtant si nécessaire et riche de sens.

Il est important d'en avoir une vision critique, aujourd 'hui, nous nous sentons plus prêt de Rousseau, qui envisage les Lumières comme apportant une perfectibilité, et non pas un progrès qui serait indéfini et forcément garanti.

Le biologiste Richard Dawkins décrit la propagation des idées comme une population de « mêmes », qui seraient comme des programmes auto-réplicants. Les gènes produisent des organismes qui se comportent de sorte que les gènes soient répliqués . Les mêmes sont des unités culturelles (Pascal BOYER). Les Lumières fait -il parti des « mêmes » qui se développeront et que nous réussirons de nouveau à se faire propager ? Saurons nous redonner force et vigueur à ces valeurs ?

Plus que jamais il est nécessaire qu'il y ait une véritable refondation des Lumières , en s'appuyant sur l'héritage de ce mouvement , tout en sachant le soumettre à une critique constructive. Yves Citton évoquent à cet égard la notion de Lumières « corrosives » s'appuyant sur la citation de Pierre Bayle: « On peut comparer la philosophie à des poudres si corrosives qu'après avoir consumé les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeroient la chair vive »

Car l'homme n'est pas prêt d' atteindre l'âge de la majorité. N'est ce pas le rôle du tout homme de bonne volonté, tel un Sysiphe optimiste, que de se remettre sans cesse à l'ouvrage , tout en sachant que le chantier est toujours à recommencer ?


BIBLIOGRAPHIE:

« L'esprit des Lumières », Tzvetan TODOROV

« Aveuglantes Lumières », Régis DEBRAY

« Les anti-Lumières », Zeev STERNHELL

« L'esprit des Lumières est-il perdu ? » , Programme du Forum du Mans

« L'Europe des Lumières », Que Sais-Je

« Et l'homme créa les Dieux », Pascal BOYER

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Publié dans Avenue "Essai"

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